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comme Oradour

« Les esprits distingués appelleraient ça un dilemme cornélien, mais comment le matamore comprendrait-il qu’il vous faut plus de courage pour garder l’uniforme abhorré que pour l’arracher de votre peau ? »

Jean Egen, Les Tilleuls de Lautenbach

Le 10 juin 1944, près de Limoges, le petit village d’Oradour-sur-Glane devient le terrain d’un massacre orchestré par une unité de Waffen SS. Parmi ces soldats répondant au commandement du Reich se trouvent des Malgré-Nous alsaciens, c’est-à-dire des hommes incorporés de force dans l’armée nazie.

Village martyr, Oradour était, dès 1939, une terre d’accueil pour les réfugiés du totalitarisme : les Espagnols fuyant le franquisme, les évacués d’Alsace, des Juifs et autres « indésirables » aux yeux des Nazis.

Après le débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944, la division Waffen SS entreprend une vaste opération pour combattre la résistance dans la région de Limoges et Tulle ainsi qu’une « action exemplaire », c’est-à-dire une campagne de terreur dont le plan est exécuté à Oradour. Ce sont 642 hommes, femmes et enfants qui périrent ce triste jour de juin 1944. En plus du massacre, c’est la volonté d’effacer toute identification possible des morts tout en laissant les traces des exécutions qui marque le martyr d’Oradour.

Près de neuf ans après, s’ouvre le procès de Bordeaux pour juger les coupables de ce massacre. Le tribunal refuse de dissocier les Allemands et les treize Malgré-Nous alsaciens. Ce procès est important car il revêt trois aspects, comme l’écrit Jean-Laurent Vonau : « il était à la fois une action judiciaire, un phénomène de société et un enjeu politique.» ¹ Le verdict tombe le 11 février 1953 :

« L’adjudant allemand et le volontaire alsacien sont condamnés à mort. Les treize Alsaciens sont condamnés à des peines variant entre six et huit ans de prison ou de travaux forcés. Six Allemands sont condamnés à des peines de dix à douze ans de prison ou de travaux forcés, le septième est acquitté. Il a pu prouver qu’il n’était pas à Oradour le 10 juin 1944 !

(…) A Bordeaux, une manifestation de masse fut organisée en mémoire des victimes, mais surtout pour protester contre ce jugement que l’on trouva d’un intolérable laxisme. […]

En Alsace, c’est la consternation. Ce jugement est ressenti comme une insulte, comme une monstrueuse injustice, un lynchage légal. […]

Le monument aux morts de la place de la République, à Strasbourg, se couvre de crêpe noire, les drapeaux sont en berne, les livrets militaires brûlés, les décorations renvoyées, la place de Bordeaux, à Strasbourg, débaptisée. » ²

Le massacre d’Oradour et le procès de Bordeaux sont donc cruciaux pour la problématique de la mémoire des Malgré-Nous. Lors de cette bataille judiciaire, ce sont deux « mémoires » qui se sont opposées : celle des Limousins, traumatisés à juste titre par le massacre, celle des Alsaciens, dont la spécificité a pu être stigmatisée et incomprise pendant la guerre.

L’unité de la nation étant remise en cause, le gouvernement adopte rapidement une loi amnistiant les Malgré-Nous.

En 1953, dans la revue Die g’hert verbodde, Germain Muller s’empare de cet évènement. Raymond Vogel dans le sketch Lenz, déclame un monologue poétique où l’acteur demande au Président de gracier un planqué :

« Il s’appelait Lenz tout simplement, tout bêtement Lenz. (…) Il était dans l’aviation (…) Lenz était un planqué. (…) Non pas un planqué officiel (…) mais un planqué par ses propres moyens. Il se trouvait que la division « Das Reich » qui avait été assez amochée en Russie et en Pologne avait exigé de l’Armée de l’Air qu’elle lui cédât un certain nombre d’hommes. Il fut décidé que Lenz, l’inutile, serait de ce convoi. Et c’est là que commence son drame. (…) Il resta huit heures [sur un arbre], et quand il apprit ce qui s’était passé entre temps, il se dit qu’il était un veinard et que cette planque n’était pas plus mauvaise qu’une autre. Car il ne savait pas que cette planque-là faillirait lui coûter la vie huit ans après. »

- Analyse littéraire (12 ans et +) : Explorer un corpus de poésie engagée lié à la seconde guerre mondiale, et plus précisément faire une analyse comparée de ces deux poèmes sur le massacre d’Oradour : Aragon La chanson de la caravane d’Oradour, Jean Tardieu Oradour.
- Histoire et Mémoire (14 ans et +) : Aller sur le site de l’INA et regarder des témoignages de Malgré-Nous. Analyser (mise en scène du témoignage, ce qui est raconté etc.).

Activités

1 : Jean-Laurent Vonau, Le procès de Bordeaux, les Malgré-Nous et le drame d’Oradour, Éditions du Rhin, 2003, p. 196-200
2 : André Kieffer, L’Ami hebdo, 2005, p. 57
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